Sur le fil des Hina

Avez vous remarqué que certains lieux, certains instants, sont très précisément gravés dans votre mémoire et qu’il est possible, même des années après, de vous en remémorer les couleurs, les odeurs, la succession des gestes et même les nuances de vos sentiments d’alors ?

Alors que la plus grande part de notre quotidien se résume ensuite à quelques impressions fugaces et des souvenirs cotonneux, d’autres moments nous suivent ainsi tout au long des années, n’attendant qu’un voyage ou une rencontre pour remonter avec netteté dans notre mémoire. Comme s’ils répondaient à une attente et qu’ils symbolisaient quelque chose de nous même que nous ne savions pas traduire par la raison et les mots.

Il m’est ainsi arrivé d’être soudainement arrêté dans la rue, dans un magasin, près de chez moi ou en voyage, frappé par la nette impression d’avoir déjà vécu ce moment. Peut-être avais je déjà vécu un moment similaire dans un lieu proche ou ressemblant – après tout la vie est aussi faite de répétitions et d’habitudes dont notre mémoire facétieuse oublie le détail et la fréquence – mais il m’est aussi arrivé de ressentir avec certitude que ce moment unique était tissé à partir de souvenirs profonds dont l’entrelacement imperceptible nouait une relation secrète avec l’instant. Que je disposais alors d’une étrange omniscience, devinant les sentiments et les espoirs derrière les visages et reliant les fils des désirs et des solitudes.

Quelle force m’a attiré ici ?

Une timide enseigne électrique dans un quartier excentré de cette petite ville de montagne, loin au Japon ; un angle de rue désert, le regard à travers une vitre et cette atmosphère devinée, calme et apaisée, derrière cette grande devanture.

En entrant, c’est comme si j’avais traversé un mur invisible. J’étais passé derrière la cascade, le vacarme et les flots laissant place à un silence ouaté et à la fraicheur de la bruine. Il neigeait dehors et c’est d’abord la joie du refuge qui m’a plu. Mais il y avait aussi et surtout cette dangereuse émotion, comme si j’étais revenu vers un lieu familier.

Passé le sas d’entrée, je me trouvais face à un petit comptoir devant lequel trois personnes pouvaient prendre place. De chaque côté un mobilier simple, fait de tables et de banquettes en bois, s’organisait avec intelligence dans l’espace. Rien ou si peu pour illustrer les murs, comme un refus de ces fausses peintures criardes transformant des oeuvres artistiques en simple divertissement pour la rétine. Seul un étrange mobile de tissus était accroché près de la fenêtre, fait de petites figurines multicolores composant au dessus des têtes une sorte de galaxie immobile. Il infusait de ce lieu une douce sensation de chaleur contrastant avec le froid hivernal que je venais de laisser au dehors.

Un vieil homme était assis dans le fond, près de la fenêtre. Le visage impassible, il était penché sur sa tasse fumante. D’un geste lent, il conduisait le petit bâtonnet de bois dissolvant les cristaux de sucre et à côté de sa main, presque face à son regard penché, un journal relatait les nouvelles du monde du dehors.

Il devait sentir sur son côté gauche le froid venant des larges baies vitrées. De l’autre face, il surveillait du coin de l’oeil les mouvements des clients, attentif aux infimes changements des traits et des intonations de voix. A l’assurance de ses gestes, on devinait que cette place et ce lent rituel faisaient partie du mouvement quotidien de l’horloge de sa vie.

Il m’a rapidement dévisagé en entrant, jaugeant sans doute quelle part cet inconnu allait prendre dans les infimes variations de sa journée. Je me suis glissé à une table peu éloignée de la sienne qui me permettait d’embrasser du regard la plus grande part de l’espace.

A peine installé, alors que mon corps commençait à peine à calmer les morsures du froid, mon esprit s’est brusquement ouvert aux sensations qui m’entouraient. Ce léger sifflement venant des cuisines, le grincement d’une chaise, le froissement d’un papier, chaque bruit de cet espace m’était intelligible et s’ordonnait dans cet univers réduit.

Alors que mon regard errait entre les différents éléments dans mon champ de vision, quelque chose d’impalpable m’attirait vers cet homme dont je ne voyais qu’une face sombre du visage.

Avec précision j’ai alors ressenti de l’intérieur un bouillonnement étrange qui émanait de lui. Non pas une impression de force contenue, de colère, de tristesse ou de sérénité que j’aurais pu deviner à son visage ou sa posture, mais un bouillonnement en plusieurs dimensions, remontant dans le temps à travers son histoire et me faisant percevoir dans l’espace le dessin des interdépendances entre les êtres qui m’environnaient. J’avais tout d’un coup la parfaite vision de ce qu’il était.

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Il court toujours après son vieux rêve, sourde obstination des souvenirs de fracas. Les visages et les images oubliés tentent d’ouvrir les voies du possible et Hiro explore tous les chemins, mêmes ceux abandonnés par l’époque. Au fond de lui, le sentiment est toujours vivant de cette camaraderie militante, cette force profonde de ceux qui croient à l’avenir du monde.

Il est pris le plus souvent entre les fils de ce passé, distillant leurs petites bouffées de joie face à la muraille grisâtre de son impuissance à modifier le présent. Par intermittence, ce passé pousse ses fils jusqu’à l’instant et une continuité se noue, donnant enfin une cohérence à son existence. Les objets, les lieux, l’air même trouvent alors leur profondeur et s’inscrivent dans une histoire continue et sensée.

Dans ces moments où les réalités parallèles s’ajustent, telle une mécanique photographique, il se sent apaisé et brusquement en accord, comme si ce qui l’entoure devenait net et transparent.

Ceux qui sont autour de lui peuvent alors se hasarder, s’ils savent manier avec extrême précaution les mots et leur sens, à approcher de ce monde et tenter d’en explorer ses recoins. Par un simple geste se crée alors un échange. D’abord timide, à peine quelques gestes d’amitié amorcés, un peu de connivence ou des tentatives attrapées au vol d’une réflexion sur le monde et la vie. Puis l’exploration se fait rencontre et de cette personnalité écorchée émane alors une douce curiosité, attendant de l’autre qu’il ouvre délicatement d’autres fils de vie.

Pour son interlocuteur, l’exercice est épuisant. Il faut être attentif au moindre geste amorcé, à l’inclinaison d’un sourcil ou à l’infime variation de la bouche. Un silence prolongé fait surgir une soudaine inquiétude, comme une porte se refermant dans un profond grincement. Il faut alors vite lancer quelques mots avec un sourire soumis, pied désespéré dans la porte. Mais pour tous ceux qui sont entrés dans ce monde, tels des explorateurs prêt à être emportés par les remous de ce fleuve indompté, l’expérience est unique et le souvenir en reste gravé.

« Bonjour, que désirez vous ? ». Dans un anglais approximatif, cette voix à quelques centimètres de mon oreille avait retenti comme un coup de tonnerre. Mon regard s’était détourné du vieil homme, coupant le fil qui s’était tendu entre nous pendant quelques secondes, pour se poser sur cette femme âgée que j’avais aperçu derrière le comptoir.

Son attitude m’avait fait immédiatement penser à ces matrones de bande dessinée, petites et larges, comme tassées par la vie, mais qui respirent par tous leurs gestes l’obstination et la droiture. Une personnalité que je devinais bien plus complexe que sa caricature et pour laquelle j’avais ressenti immédiatement une réelle bienveillance.

Elle portait un large tablier beige, sur lequel apparaissait le visage peint d’une jeune femme penchée sur une tasse de café. J’avais reconnu très vite un tableau hypnotique d’Edward Hopper mais dont le décor aurait été supprimé pour n’en garder que la partie humaine, cette belle jeune femme élégante dans son manteau vert.

Pendant que cette vieille femme se tenait devant moi, je devinais derrière elle l’attention des quelques clients du café pour la réponse que je pourrais donner à sa question. Il était sans doute peu banal qu’un européen comme moi échoue dans ce type de café, et encore moins banal que la patronne utilise ses maigres connaissances en langue étrangère pour s’adresser ainsi à un client.

Avec un sourire d’excuse, j’ai alors saisi le menu devant moi et me suis penché résolument sur la table, totalement absorbé par la difficile lecture des katakanas. J’aurais pu simplement demander un café, boisson à la prononciation internationale, mais je voulais maintenant que le temps s’allonge et se disperse, afin que je puisse errer dans les humeurs et les odeurs de ce lieu si intriguant.

La vieille femme s’était lentement écartée, respectant ma réflexion, et m’avait ainsi ouvert un champ suffisant pour que mon regard en coin puisse s’attarder plus précisément sur les traits de son visage. Une lueur profonde dans ses yeux exprimait un sentiment de mélancolie, comme si son regard était tourné vers l’intérieur, dans un univers passé dont elle seule reverrait les décors et le récit. A nouveau aspiré par cette perception nouvelle, je n’avais plus qu’à m’ouvrir à l’interprétation de ces signaux émanant d’elle pour en reconstruire son récit.

Un coin de rue, dans une ville inconnue. Le quartier est quelconque, lançant dans chaque sens de longues lignes droites se perdant à l’horizon. La rue est large, entrainant les voitures qui, de toute façon, ne veulent pas s’arrêter ici. Quelques heures par jour, au rythme des trains de la gare toute proche, hommes et femmes s’arrêtent fugacement devant l’entrée du commerce, attendant sagement l’autorisation électrique de traverser la route pour se ramener chez eux. La devanture est large et s’illustre sans goût de quelques publicités défraichies. A l’angle, une vieille porte s’ouvre vers l’intérieur, mêlant aux grincements du bois le tintement clair d’un carillon.

Dans la première scène du film, un plan large depuis l’autre côté de la rue laisse deviner par des ombres les mouvements à l’intérieur. L’objectif se rapproche peu à peu, les ombres se font forme humaine et précisent le visage d’un homme. Nous ne savons d’abord rien de lui, si ce n’est cette étrange relation à son magasin qu’il photographie chaque jour à la même heure du même angle de l’autre côté de la rue. Puis l’histoire vient peu à peu introduire une galerie de personnages et son lot d’aléas de la vie constituant le scénario de ce film qu’elle avait plus tard vu et revu des dizaines de fois.

Lorsque ce film était sorti, à une autre époque pour elle, Naoko était à une charnière de sa vie, dans cet âge où les rêves et les désirs se comparent déjà aux regrets. Une de ses amies d’adolescence, qu’elle avait croisée par hasard un jour de repos dans l’avenue centrale, lui avait proposée de l’accompagner dans une « projection d’amateurs clandestins ». Elle avait évidemment été intriguée par la proposition, puis vaguement inquiète de la teneur de la « clandestinité » qu’on lui proposait de rejoindre… La timidité dont son amie faisait preuve l’avait rapidement rassurée car elle ne s’imaginait pas cette quarantenaire angoissée fréquentant des endroits licencieux.

Et c’est ainsi qu’elle s’était retrouvée un samedi de février sur un banc en bois au fond d’une petite salle de la périphérie, assise au milieu d’une trentaine de personnes de tout âge.

A côté de Naoko, un projecteur volumineux s’était mis à vrombir pendant que les lumières étaient éteintes et que l’écran blanc installé à l’autre bout de la salle s’animait des premiers plans d’un film inconnu.

A cette époque, les deux cinémas de la ville bornaient leur programmation aux comédies locales, reprenant en boucle les mêmes cocasseries et les mêmes acteurs populaires. Pour celles et ceux qui avaient entendu parler du cinéma européen ou américain, ne restaient que les récits de la capitale ou de l’étranger et, depuis quelques années, de clubs plus ou moins officiels dans lesquels se retrouvaient un public passionné.

Dès les premières images de ce film, Naoko avait été emportée par l’histoire tout autant que par l’ambiance régnant dans ce lieu. Lorsque le récit s’attardait, elle fixait son attention sur les grains de poussière traversant le faisceau lumineux ou sur les visages illuminés par l’écran.

C’est ainsi qu’elle avait remarqué à sa gauche l’homme qui s’activait derrière le projecteur. De sa place elle ne voyait qu’un côté de son visage, aux traits droits et épurés, et un oeil, sombre et attentif aux vibrations de la machine et au déroulement de la bobine. Elle n’avait pas tardé à être totalement attirée par cet homme, captivée par son visage et ses mouvements.

Elle était rentrée chez elle avec un sentiment de plénitude après cette merveilleuse soirée et également, elle en avait eu vite conscience, à cause du regard que lui avait jeté cet homme à peine la lumière revenue dans la salle.

Semaine après semaine elle était revenue dans ce club, toujours à la même place, espérant plus qu’un regard troublant. Jamais elle n’osait aborder cet homme qui semblait fuir la compagnie humaine, s’échappant dès la fin des projections pour ne réapparaitre que la semaine suivante quelques minutes avant le début de la séance.

Etaient venu l’été et la fermeture du club. Puis septembre, qu’elle avait attendu avec impatience. Mais l’homme n’était plus là et ne revenait pas.

Au bout de quelques semaines, Naoko avait vaincu sa timidité et interrogé les habitués du club. Elle avait sillonné la ville à la poursuite de quelques vagues informations sur cet homme. En vain, car personne ne savait vraiment d’où il venait et ce qui avait bien pu le faire ainsi disparaître.

Les semaines et les mois passant, la sensation de vide laissée par la disparition du mystérieux projectionniste s’était estompée. La vie continuait, égrenant ses petits bonheurs, ses lentes résignations et ses choix définitifs.

Ces dernières années, elle avait éprouvé une étrange attirance nouvelle pour certains endroits qu’elle avait auparavant ignorés. Au cours de ses voyages, elle se prenait d’envie de s’arrêter longuement dans des bars que ses amis trouvaient sans aucun intérêt. Elle y devenait soudainement rêveuse, comme emportée dans une autre réalité connue d’elle seule. Son entourage ne s’était pas formalisé de cette innocente manie ; Naoko avait bien le droit elle aussi à quelques petites extravagances ; mais celle ci avait peu à peu grandie, devenant une exigence, une fixation, que l’on observait avec inquiétude tout en étant incapable d’en comprendre la raison. Consciente de l’étrangeté de son attitude, Naoko ne lui donnait pas d’autre explication qu’un simple intérêt pour l’architecture, passion commode pour les déambulations et l’errement de la pensée. Mais elle pressentait qu’il y avait là une autre raison, venant du fond d’elle, qui ne tarderait pas à surgir au grand jour et à bouleverser son quotidien.

Ce moment était arrivé quelques mois après son départ à la retraite, alors qu’elle commençait à mesurer l’ennui que lui procureraient les années d’inaction à venir. Lorsque le vieux Gikan avait vendu son épicerie, elle n’avait pas hésité une seconde et en avait pris possession. A peine aidée par sa fille, elle avait aménagé ce lieu à une vitesse stupéfiante, comme si elle avait toujours eu la connaissance exacte de l’emplacement de chaque meuble et objet. Elle s’était installée un beau matin, debout derrière le comptoir, son regard panoramique englobant les quatre directions. Dès le premier jour, elle avait su très exactement où devait se placer afin que d’un seul regard elle puisse ressentir l’atmosphère, les vides et les mouvements de ce lieu. Elle embrassait ainsi son coin de rue et les pas pressés devant son café. Lorsque les rayons de soleil envahissaient l’intérieur, elle remarquait avec une joie hypnotique les grains de poussière planant lentement. Dans ces moments, rien ni personne n’aurait pu lui apporter plus de bonheur.

Elle était alors en paix, songeant à ce vieux film sur cet écran blanc et à cet homme qui ne s’était pas évanoui de sa mémoire.

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De la surface frémissante du café posé devant moi, de minces fumerolles de chaleur s’élevaient jusqu’à mon visage. En venant stimuler ma peau et mon odorat, elles m’avaient ramené à la réalité, rompant la divagation de mon esprit. Pour la seconde fois en quelques minutes seulement, le temps s’était suspendu et un univers venait de se bâtir à partir des êtres m’entourant. Ce lieu, d’apparence si banal, s’avérait décidément extraordinaire et je ne pouvais plus tourner mon regard sans voir un objet ou un visage qui m’exile instantanément dans une autre réalité.

Loin de m’effrayer, ce pas de côté incontrôlé me procurait des sensations de plus en plus agréables, tel un miroir infini dont les reflets auraient subi à chaque profondeur une infime modification, ouvrant ainsi des perspectives nouvelles, démultipliées dans toutes les dimensions. Mais dans le même temps, ces échappées soudaines provoquaient en moi une inquiétude peu éloignée de la panique. Pourquoi la vie de cet homme marqué par le souvenir de ses idéaux et celle d’une femme vivant dans le souvenir d’un lieu perdu provoquaient-elles en moi un sentiment de plénitude ? Que nouaient en moi ces récits intimes ?

Plongé dans ces pensées, je n’avais pas remarqué la jeune fille qui venait de poser la tasse devant moi. Elle avait émergé en silence de l’arrière cuisine pour porter avec concentration son plateau jusqu’à moi, avant de se retirer discrètement dans le fond du bar se plonger dans un ouvrage volumineux. Maintenant que j’étais revenu au présent, j’observais sans retenue cette jeune femme dont le visage portait une ressemblance manifeste avec la vieille patronne. Elle était concentrée dans sa lecture, ponctuant chaque page d’un hochement de tête ou d’un marmonnement silencieux et levant régulièrement la tête pour prononcer à voix basse une longue phrase en anglais, qu’elle ponctuait d’un timide rire de satisfaction. Je devinais qu’elle devait apprendre ainsi l’anglais par quelques guide ou dictionnaire, ce qui semblait laisser totalement indifférents les clients habitués du bar. Pendant qu’elle tournait les pages de son ouvrage, elle jetait régulièrement un coup d’oeil à un ensemble de petits dessins qui avaient été accrochés sur un tableau à coté d’elle. Là d’où je me situais, il était impossible de distinguer les détails de ces croquis qui semblaient chacun d’un style différent mais dont les gros traits semblaient représenter un coin du bar et des profils d’hommes et de femmes. L’ensemble avait été disposé avec méthode, afin de couvrir le plus d’espace possible et ainsi de capter le regard.

Je n’aurais su dire si c’est le regard satisfait qu’elle envoyait à ces croquis ou son attitude presque grisée à la lecture de son dictionnaire, mais là encore, je ressentais les signes d’une prochaine plongée dans mon esprit, à la recherche du récit de cette jeune femme. Résigné, je posais devant moi la tasse de café pour me laisser emmener.

Elle s’en souvient parfaitement, c’est un matin de printemps que cette jeune femme, sans doute étrangère, s’est installée au fond du bar.

A peine assise, elle a sorti un petit crayon de sa poche et a pris une attitude étonnante, comme si elle écoutait ce lieu pour en capter pleinement l’atmosphère. Elle a tiré une serviette en papier de la boite métallique sur la table et a commencé, en se penchant en avant, de couver de la chaleur de son bras ce petit rectangle de papier.

Miyo, rapidement intriguée par l’attitude de cette jeune femme, tentait de voir ce qui se passait derrière ce bras tout en servant une tasse de thé. Mais la jeune femme ne faisait aucun geste pour faciliter son regard, semblant d’ailleurs s’attendre à cette indiscrétion.

Lorsque la jeune femme s’est finalement levé pour régler sa boisson, elle a déposé la serviette pliée que Miyo a poussée sans l’ouvrir dans un coin inutilisé du comptoir. Sa curiosité était grande mais d’autres clients attendaient et elle sentait le regard inquisiteur de sa mère à côté d’elle. Elle jetait tout de même à chaque passage vers les tables un rapide coup d’oeil dans le coin du comptoir, surveillant que la petite serviette reste bien à portée de main. Elle aurait sans doute pu se cacher dans l’arrière cuisine, prétextant une quelconque urgence, mais elle voulait pleinement profiter de ce moment de satisfaction qui suivrait d’élucidation de ce petit mystère. Sa vie n’était pas si trépidante qu’elle puisse gâcher en quelques secondes les petits frissons d’inconnus qui la traversent. Elle attendait donc le bon moment, qui s’est présenté enfin à l’heure de la réouverture de l’après midi.

Blottie dans un coin reculé près de la fenêtre, elle a délicatement déplié la serviette sur la table devant elle avant de s’immobiliser un long moment, réjouie et surprise par le dessin qui lui était révélé. En quelques traits sûrs, un coin du bar était reconstitué. Tous les objets, les décorations, mais aussi sur le côté la vue de profil de Monsieur Hiro, le vieux client taciturne, et même les fumerolles d’une tasse de thé attendant sur le comptoir. Mais cette fantastique captation du réel semblait ouvrir vers un autre paysage, comme transporté dans un pays verdoyant et ensoleillé au lieu du froid et des angles droits de sa ville. Elle avait longtemps regardé ce dessin, admirative de la capacité de donner vie à un regard à partir de courbes et de traits.

Dès le lendemain, trois petits carnets de dessin assortis de crayons étaient disposés sur chacune des tables. Comme il fallait s’y attendre, les vieux clients, surtout les vieilles du quartier, s’étaient moqués de Miyo, levant les épaules ou moquant d’un geste la folie de cette pauvre jeune fille. La mère était restée circonspecte, habituée depuis longtemps à ses frasques. Monsieur Hiro lui, s’était d’abord tu, comme toujours en apparence indifférent aux remous secondaires à son existence. Jusqu’au jour où d’une voix grondante il avait soudainement tonné « on ne touche pas ! » à une vieille voisine qui avait entrepris de déchirer une page du carnet le plus proche pour, disait elle, « y noter ses courses du jour ». Tout était dit et personne ne toucha plus ces carnets jusqu’à en oublier l’existence. Les mois passaient et Miyo commençait à trouver son idée ridicule. A plusieurs reprises, elle avait d’ailleurs failli jeter ces carnets avant de se raviser.

Puis les beaux jours étaient venus et avec eux les nouveaux visages de passage. Les jours d’été ne laissaient que peu de répit et il avait fallu attendre un beau soir de juillet pour qu’elle se pose à l’une des tables et qu’elle ouvre enfin l’un de ces carnets oubliés.

A son étonnement, chaque page s’ouvrait sur un dessin ou un petit mot. Se succédaient des alphabets extraordinaires aux formes anguleuses ou déliées et quelques petits commentaires amicaux et naïfs de clients de passage. Elle découvrait aussi des univers fabuleux qui se succédaient par des traits rapides ou parfois les douces ombres d’un crayon. Chacun illustrait de petits moments de vie, des sentiments captés au vol, des visages ou parfois des paysages inconnus qui l’emmenait ailleurs.

Dire qu’elle en avait été heureuse serait un faible qualificatif. Elle était émerveillée et un peu fière d’avoir permis que ces bouts de monde imaginaire soient nés et existent ici, laissés en cadeaux par tant de personnes dont elle avait à peine croisé le regard. Ses années d’espoirs, de renoncement au départ, puis l’attachement et l’habitude qui l’avaient fait rester ici, tout cela venait de subir un grand coup d’éponge et lui procurait des sensations qu’elles croyaient enfouies au plus profond d’elle, quasiment oubliées.

Elle qui pensait avoir renoncé au monde, elle venait de comprendre que le monde n’était pas loin, derrière les regards et les sourires de toutes ces personnes qui passaient dans ce lieu. Pour ceux qui la voyaient chaque jour depuis tant d’années derrière le comptoir, rien ne montrait la bourrasque de vie qui se déroulait derrière ces yeux toujours impassibles. Mais lorsque un matin un panneau « Hot coffee & Cheese Cake » était apparu au coin de l’entrée, tous avaient compris qui Miyo ne serait plus jamais la même et qu’il faudrait maintenant composer avec celle que tous appelaient encore «  la petite ».

Hiro, ce vieil homme emmitouflé dans ses souvenirs de combat ; Naoko, distillant dans ce café ses regrets d’un amour passé ; et maintenant cette jeune fille et ses désirs d’ailleurs. Je m’en rendais compte, revenant à la réalité, j’étais maintenant étroitement lié à ces trois personnes pourtant inconnues il y a peine quelques minutes.

Par quelle étrange alchimie m’étais-je ainsi faufilé dans leur vie ?

Pourquoi leur récit résonnait-il dans mon esprit avec logique, comme organisé autour d’une trame littéraire évoluant inéluctablement vers sa conclusion ?

Je levais les yeux et remarquais à côté de la porte un mobile coloré, composé de naives petites figurines humaines en feutre de couleurs vives, des Hina, espacées le long de trois fils rouges fixés à une suspension. Cette composition délicate détonnait dans l’atmosphère épurée du bar mais elle y projetait également une représentation matérielle du moment si étrange que je venais de vivre.

Un fil, surgissant régulièrement à la surface de notre vie, couturant nos expériences et nos souvenirs pour y laisser une cicatrice invisible.

Un fil, portant en lui les regrets des moments non vécus dont on ne sait s’ils reviendront ; portant aussi en lui le voyage et ouvrant sur ces lieux si proches que nous savons découvrir dans le futur.

Un fil, enfin, nous laissant suspendu dans le vide des sentiments et dont la brise venant des autres nous procure une douce félicité et un constant espoir.

Je devrais me contenter de cette métaphore, je le craignais, faute de pouvoir donner une explication plus rationnelle au moment si particulier que je venais de vivre dans ce lieu. Il était temps de partir, emmenant avec moi les images fidèles de ces instants. Celles ci auraient le temps, ensuite, de traverser quelques filtres de nostalgie et de rêves, pour prendre une patine d’intemporalité et se fixer quelque part dans mes souvenirs, prêts à resurgir.

 Juillet 2012

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